Situation

Le site de la Butte Rouge, ou Butte Rouge, se trouve entre les communes de FEGREAC et de SAINT-NICOLAS de REDON, au nord de l'écluse des Bellions, entre Vilaine et canal de Nantes à Brest (petit Canal). Il est composé d'une mince langue de terre derrière l'écluse, qui donne sur une butte de schistes rouges ferrugineux, assez haute au-dessus du canal et qui offre un point de vue assez remarquable sur Saint-Nicolas de Redon et Saint-Jean de la Poterie, ainsi que sur la Vilaine. L'ancien cours de la Vilaine s'écarte de l'actuel au droit de la butte. De l'autre côté du Canal, à l'est du site, la voie ferrée Savenay - Redon longe la butte.

Histoire des lieux

Ce site n'a jamais été exploité comme carrière, sauf peut-être de façon temporaire pour le canal ou la voie ferrée toute proche. La série "Mines & Carrières" des Archives départementales de Loire-Atlantique (8S) n'indique que trois carrière à Fégréac, dont une au Tertre, de l'autre côté du canal, au nord-ouest du site, et une autre dite de la Garenne, aux Bellions. L'exploitation de cette dernière, assez importante, s'interrompt en 1938, reprend en 1940 pour s'achever l'année suivante. Le site, abandonné, reste dans son jus avant d'être réhabilité en partie, notamment pour des représentations de théâtre en plein air. Le registre des appareils à vapeur et à pression de gaz sur la période allant de 1913 à 1934 indique plusieurs déclarations de nouveaux appareils à vapeur pour la Carrière des Bellions, notamment une chaudière en 1914, un générateur de vapeur le 28/10/1918 et une chaudière pour alimenter la perforatrice le 6/6/1919. Il n'y a rien pour le site de la Butte Rouge, et pour cause ! (ADLA 1902 S 588)

La même série n'indique aucune carrière à Saint-Nicolas de Redon, ni aucune mine de fer à Fégréac ou à Saint-Nicolas.

Vers 1939, un certain M. D rachète la Butte Rouge et quelques terrains alentour. Il veut en faire un centre de redistribution de chaux de Saint-Cyr (en Val?) pour l'engrais des terres, de façon à court-circuiter Redon. Un quai haut empierré est aménagé côté canal afin de permettre l'accostage des bateaux et un vieux chaland est racheté et sommairement réparé afin de faire venir la chaux. La guerre et la qualité toute relative de la chaux font péricliter l'entreprise qui s'assoupit peu à peu.

En 1940, les allemands occupent Fégréac de façon intermittente. En 1944, la percée de Patton met à mal l'occupation allemande de l'ouest. Les troupes débandées se replient vers les localités le long du Canal, le chateau de la Touche Saint-Joseph est occupé en partie trois semaines durant par plusieurs dizaines d'allemands. Le 4 août 1944, ils quittent la commune de Fégréac et passent le canal après avoir fait sauté tous les ponts, y compris celui des Bellions; l'unité du génie n° 59.610 commandée par le Major SABOTA fait ce travail (ADLA 27 J 12). Les avant-gardes américaines les talonnent, mais un fort accrochage le même jour au Pont-Miny fait perdre deux auto-mitrailleuses et une jeep aux Américains, qui n'insistent pas et se content de faire occuper le secteur par les FFI du Morbihan, puis d'Ille-et-Vilaine.

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Ceux-ci établissent une ligne avancée de gourbis en avant de la Touche Saint-Joseph, joignant le pont dit de la Cantine (pont du CD 35 passant au-dessus de la voie de chemin de fer). Derrière commençait le no man's land jusqu'aux positions allemandes à Théhillac et Sévérac. Les accrochages continuent dans le secteur, le village de Pont-Miny est incendié le 18 août suite à un fort accrochage entre Allemands et Américains.

Les Allemands, qui occupent l'autre rive du canal, viennent toutes les nuits et "plusieurs fois par jour" sur le territoire communal de Fégréac voler des bêtes et du ravitaillement dans les fermes. Le 18 août, le maire de Fégréac excédé écrit au sous-préfet de Chateaubriant (ADLA 43 W 140) pour lui signaler qu'il a fait préventivement évacuer tous les hameaux en bordure du canal qui sont aussi menacés par les tirs allemands les visant depuis l'autre côté du Canal. Plusieurs obus égarés touchent la Chapelle saint-Joseph et ses alentours. Les patrouilles US ne se sont depuis le 4 août faites qu'en véhicules blindés sans installation permanente sur le territoire communal de Fégréac. Elles se sont heurtées au canal, de l'autre côté duquel les allemands maintiennent leurs positions.

Fin septembre 1944, les américains et les FFI (cette fois de Vitré-Fougères) s'installent durablement à Fégréac. Le 26 septembre, l'on procède à l'évacuation de 43 lieux-dits dans la moitié sud de la commune de Fégréac, soit approximativement 1.000 habitants (d'après le maire, ADLA 43 W 140). Le 27, un arrêté municipal interdit toute circulation dans la zone évacuée, car elle va être intensément minée. Le no man's land s'installe, il va continuer à se développer le mois suivant dans les secteurs de BLAIN et de FAY. Sont évacués les lieux-dits suivants : TROUHEL, LA GRULAIS, LES MORTIERS, VILLEBERTE, LA VALLEE, BALLAC, LE BOIS DE BALLAC, L'ILETTE, PONT-MINY (L'Hôtel-Menant d'aujourd'hui en faisait partie), LA PROVOTAIS, TREGRAND, FONGUERAIS, LA COULEE, BARRISSET, LA MAISON NEUVE,LA VIEILLE CURE, LES ECOBUTS, LA CATEE, GALAIN, LA BROUSSE, LA CHESNAIS, NAPPES, LE NOYER, CALOBERT, LA TOUCHE SAINT-ARMEL, TREAN, LES CLOS, LA RIVIERE, GASSAN, MEXICO, LE BOURDINAIS, BEZY, LE GRAS, LE BROUSSAIS, LE BRANDY, LE THENOT, BEAULIEU, LA GRENOUILLERE, COISNAUTE, MARONCLE, LA HERGUENAIS, SAINT-COME, FARINET.

Il était temps ! le 27 septembre 1944 un engagement a lieu à Villeberthe (1.5 km au SO du bourg) entre FFI et allemands. Les FFI y laissent 3 morts, il y a 11 blessés et 15 prisonniers (ADLA 27 J 12).

On remarque sur la liste l'absence des Bellions et des villages plus au nord, qui n'ont jamais été évacués, puisque il a été estimé qu'ils étaient assez loin de la zone des combats. Quoi qu'il en soit, ceux-ci débordent souvent la Poche, puisque le 30 janvier 1945, un bataillon du 63e RI est attaqué au Tertre en Saint-Nicolas de Redon, à 2.5 km au nord des Bellions (id). Le 6 février, a lieu un autre engagement au village évacué du Trouhel (id.) et il y en aura d'autres encore avant la fin des combats, le 67e RI étant la dernière unité à stationner à Fégréac.

Entre temps, M. D. est fort opportunément devenu FFI. A la Reddition de la Poche le 11 mai 1945, il se met à installer un élevage de cochons sur le site de la Butte Rouge, et y fait travailler plusieurs prisonniers allemands, trois ou quatre selon les témoignages. De cet élevage nous sont parvenus les quelques cuves rondes en ciment armé et une évacuation sommaire vers le canal, démontée, composée de tronçons de buse carrée de 50 cm de largeur.

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En même temps, il commence à récupérer diverses épaves de guerre, et notamment une quinzaine d'embarcations légères allemandes, qui étaient "alignées comme à la parade" avant août 1944 sur un champ juste à côté du Pont de la Cantine, à droite en le passant. Les allemands ont fait sauter ces bateaux juste avant de se replier par-delà le Canal. Les vestiges de ces embarcations ont été alignés sur le site côté Canal, peu après la guerre. Pour certaines, cela fait tellement longtemps qu'elles sont là que les arbres ont poussé à travers ou ont commencé à englober leurs coques dans leur croissance ! D'autres vestiges sont récupérés, vieille bétonnière, moteurs de camions ou d'avions, affut de canon, chenillards, barils, bidons etc. ainsi que, pour la manutention sur le site, au moins deux coupons de voie étroite, pris dans les vestiges de la carrière de la Garenne avec wagonnets et portiques.

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L'aspect du site aujourd'hui

Le site est aujour'hui en friche depuis plusieurs dizaines d'années. La partie sud, côté Fégréac, appartient au Conseil Général sur 300 m après l'écluse des Bellions. A gauche en longeant le chemin, le long du petit Canal, on peut apercevoir une cabane en briques, un temps couverte de tôles, qui aurait été d'après la légende locale, un "poste de douaniers". Il est plus probable qu'elle ait été un corps de garde pendant la guerre ou la guérite d'entrée de l'exploitation de M. D, au temps où il vendait de la chaux de Saint-Cyr.

La partie nord de la parcelle, dépot de matériel et butte appartient au fils de M. D. L'inaccessibilité relative du site (un petit chemin bien en vue depuis l'écluse des Bellions ou un détour de 4.5 km par le nord, de l'autre côté de la Butte, aucun accès voiturable, chemins inondés/détrempés tout l'hiver) a préservé les vestiges existants. En revanche, ceux-ci sont noyés dans un roncier de densité variable.

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En arrivant sur le site, on trouve à droite les vestiges des embarcations légères allemandes, qui semblent avoir été quelque peu raccourcies, probablement en défaisant les rivets des parties endommagées par leur sabotage en août 1944. Dans le roncier, un abri couvert de toles ondulées s'appuie sur un seul pilier en ciment, et une solide armature faite de profilés fer en H larges de 14 cm. Ce baraquement fait dans les 5 m de long et 2 de large, le pilier en angle droit est haut de 1 m 80, ses deux faces font 1 m et 65 cm de largeur. Ce bâtiment est probablement un vestige de l'élevage de cochons, des cuves rondes (à lisier?) se trouvent non loin. Au pied de ces tristes vestiges l'on trouve divserses pièces détachées, probablement issues des embarcations qui rouillent du côté du canal.

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A suivre, on trouve un des coupons de voie étroite, long de 5 m, large de 49.5 cm entre les rails, qui est toujours en place auprès des vestiges de la bétonnière et de son moteur, éparpillés façon puzzle. De l'autre côté du chemin, l'on trouve un grappin qui, jadis suspendu à une grue, devait servir à décharger les sacs de chaux Saint-Cyr ou les fournitures de l'élevage, à moins qu'il n'ait lui aussi été récupéré à la carrière des Bellions. Dans les ronces, un vestige de moteur. A droite, le long du canal, 14 éléments d'embarcation légère allemande (Sturmboote) sont alignés sur la berge, complètement immobilisés par l'usure du temps et les arbres qui ont poussé à côté ou à travers. Le vieux chaland achève ce cimetière de bateaux; d'aucuns vous diront qu'il est échoué là "depuis un siècle". Que nenni !

En remontant vers le nord, à gauche, on peut voir des portiques légers et divers restes de moteurs, un ventilateur, diverses pièces détachées et un rail fiché dans un arbre, issu d'un autre coupon de voie quelque peu perturbé par la vigueur de la nature. De là, on peut voir la Butte, qui domine le site de plusieurs mètres. En y allant au travers des ronces, on voit encore un bidon de lait et l'ultime vestige d'un chenillard. Un trou d'homme, sorte de grotte dont on ne sait vraiment si elle est naturelle ou causée par l'Homme, s'ouvre à mi-hauteur sur la butte.

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Le chemin l'attaque côté Canal, en le suivant, on trouve encore quelques ferrailles, un ou deux vestiges de tranchées et un cratère de 105, preuve que le lieu a connu des combats aux alentours du 18 août 1944, lorsque la Butte était le point le plus au nord de la Poche (ADLA 27 J 76). En mai 1945, le front est stabilisé nettement au sud des Bellions. Pendant toute la durée de la Poche (août 1944 - 11/5/1945), le site de la Butte Rouge a connu des combats, certes sporadiques, mais rééllement existants et souvent violents, une guerre méconnue faite de coups de mains sur un front fantômatique, un combat désespéré sur le Front des Oubliés.

Remerciements aux voisins et anciens de Fégréac pour leurs témoignages.